Concorès 19 sept 1965

Ma chère petite Suzanne

Vous voici maintenant réinstallée, depuis déjà pas mal de temps, dans cette période mélancolique qui suit le retour des vacances, celle où l’on est amené à confronter la réalité habituelle, souvent morose, avec les souvenirs encore frais et presque vivants des belles journées passées dans la grande Nature où la sensibilité peut s’exalter et l’organisme surmené s’abandonner au repos.

Ces rencontres annuelles avec la haute montagne où vous avez l’habitude de vous diriger sont bien enivrantes pour vous. Combien j’aurais été heureux d’être auprès de vous pour m’associer à votre plaisir dans ces lieux ravissants, véritables paradis de poésie et de rêve, si j’en juge par les cartes magnifiques que votre gentillesse m’adressa.

Je les contemple fréquemment, surtout ces temps-ci par amour du contraste, car depuis 3 semaines on est littéralement transis à Concorès et j’admire particulièrement cette vue splendide du coucher de soleil sur le lac d’Annecy, ce qui avec l’aide de l’imagination me réchauffe en quelque sorte au milieu de l’humidité qui m’entoure puisqu’il pleut ici constamment.

Je sais bien que cette période de déluge a été encore plus désastreuse dans beaucoup de pays, aussi je me réjouis quand j’entends chqaue jour à la Radio que Nice et la Côte continuent à bénéficier d’un climat idéal.

Ici, mon temlps s’écoule assez mélancoliquement, avec comme seul refuge la lecture, et ayant l’esprit tout engourdi par le froid.

De plus, je souffre toujours d’assez vives douleurs abdominales, à l’endroit de mon opération et il me tarde d’être de retour à Paris pour revoir le médecin et le chirurgien qui s’occupèrent de moi, afin de savoir ce qu’il en est exactement de mon état. Je suis assez pessimiste. Tout cela ne peut que m’attrister, mais il faut bien savoir se résigner surtout lorsqu’on a bénéficié d’une longue portion de vie.

Je vous ai découpé pour vous l’envoyer un article consacré à Daniel Rops que vous aimez bien, à juste titre d’ailleurs.

Les chiffres derrière lesquels cherchent à s’abriter les gens qui vous emploient pour vous refuser toute augmentation ne correspondent pas à la réalité, comme vous pourrez en juger par la coupure ci-jointe.

Je vous quitte, chère Suzanne, en vous embrassant tendrement.

Henry

Les commentaires sont fermés.