Paris le 25 décembre 1965

Ma chère petite Suzanne

Pardonnez-moi, je vous en conjure, mon nouveau plongeon dans un long silence. Croyez bien que, si l’action avait suivi mon désir, c’est plusieurs lettres de moi qui seraient venues vous rejoindre depuis déjà longtemps.

Et pourtant, combien votre dernière lettre m’avait fait plaisir et ému par tout ce que vous m’écriviez et par les deux photographies de vous si charmantes qui s’y trouvaient jointes. En les contemplant à maintes reprises, j’admirais combien votre jeunesse restait inaltérable au point même qu’on est tenté de croire que vous rajeunissez d’une année à l’autre. J’ai été heureux aussi de constater la juvénile gaieté qui se reflétait sur votre visage. C’est bien le cas de répéter, à votre propos, l’expression connue : « Femme, Éternel Printemps ».

Quel dommage que je ne suive pas la même évolution, car hélas je continue à fléchir. J’énumère brièvement :

Fin septembre à Concorès, en sortant de l’auberge après déjeuner en compagnie du Dr Crozat, j’ai été pris d’une sorte de syncope et je me suis effondré sur la route. On m’a ramené chez moi où je suis resté immobilisé durant quelques jours. On n’a pas su bien déterminer ce que j’avais.

Sur ce, je suis rentré à Paris en octobre et j’ai revu le chirurgien qui m’avait opéré, en raison des douleurs abdominales que je subissais depuis longtemps. J’ai suivi un traitement qui m’a fait un peu de bien, mais je dois toujours rester en surveillance attentive.

Mais si j’ai été un peu plus tranquille d’un côté, j’ai été assailli par un autre sous la forme d’une forte sinusite qui me cause des douleurs de tête extrêmement vives, à se jeter le front contre les murs. De plus, cela m’entraine dans des insomnies telles que je n’arrive pas à m’endormir avant 3 heures du matin.

Vous voyez ma pauvre Suzanne combien je me trouve handicapé et c’est ce triste état de santé qui a contrecarré mes projets. J’avais en effet conçu le dessein, je puis presque dire le rêve, de venir au cours de l’automne et avant les froids, dans une grande envolée jusqu’à vous.

J’étais en effet hanté par l’idée de quitter ce monde sans avoir eu le bonheur de vous revoir. Vous voyez que je suis assez pessimiste et assiégé par des idées noires et depuis pas mal de temps je ressens intensément ce vers de Baudelaire : « Mais la tristesse en moi monte comme la mer« .

Mais je n’abandonne pas mon projet et, si mon état de santé ne m’en empêche pas, je compte bien venir passer dans le courant du printemps quelques jours auprès de vous. J’aurai une impression de résurrection depuis si longtemps que j’ai été privé du plaisir de vous revoir.

Vous avez dû avoir, chère Suzanne, ces temps-ci, comme tous les ans à pareille époque, un surcroit de travail. J’espère que vous aurez bien résisté à ce surmenage.

Je vous enverrai ces jours-ci un exemplaire de la Revue des Deux Mondes qui contient un important article sur Daniel Rops et qui se termine par cette pensée touchante : « Mais je me dis seulement ce soir que Daniel Rops est mort et que nous allons être un peu plus seuls« . Et cette phrase me rappelle une très belle de vous dans votre dernière lettre et que je vous transcris : « Au fur et à mesure que l’on perd des êtres que l’on avait distingués, on se sent un peu plus seule« .

Et à ce sujet, laissez-moi vous dire que cette lettre de vous à laquelle je fais allusion était d’une élévation morale admirable. Je voulais m’en entretenir avec vous épistolairement, mais ne voulant pas retarder cette lettre déjà si tardive, ce sera pour un prochain courrier.

Je vous ai adressé par télégramme mes vœux de Noël, voulant que vous sachiez que j’étais près de vous surtout ce jour-là.

En attendant de vous écrire cette semaine, je vous quitte ma chère petite Suzanne, en vous embrassant bien tendrement.

Henry

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